tout ceci n'est que du blablabla

03h42


trois

heures

quarante

deux

de la nuit

parce qu'avant il y a un zéro
parce qu'on n'est pas aux united states des amériques
parce qu'on reboot pas à 12 nous
qu'on tourne H vingt-quatre
vingt-quatre
sans répit.

À 8h21 tu te réveilles en sursaut de mes propres songes, roi des méduses englouti par la mer.

À 9h39 tu as froid de ce creux, de cet air qui s'infiltre par la fenêtre, ta concentration en fuite dans les tuyaux.

À 10h24 tu t'attaches aux détails, matières et couleurs des objets qui t'entourent, ton regard virevolte doucement de l'un à l'autre, tes doigts caressent le quotidien l'anodin - tu t'amuses avec la première chose qui te tombe sous la main : ce cadre vide fait d'or, ta tête au travers, ton sourire enfantin. Le froid ne te quitte pas et tu t'attardes avec ce vêtement déposé sur le fil à linge qui n'est pas à toi.

À 10h43 tu cherches le chat des yeux dans la baraque : te lover contre lui, sa respiration, vous réchauffer.

À 11h30 tu décides d'un brin de ménage, te retrouves à manger de la pâtée pour chat, immondice répugnante, visqueuse, froide, joyeux anniversaire.

À 12h56 Woody Woodpecker se moque de toi et te martèle en tête : tu ne sais rien du chant des oiseaux, tu ne reconnais pas leur voix, tu ne comprends rien d'eux. Tap tap tap une bûche sur ta tête.

À 13h22 tu ne comprends pas les paroles des autres, les voix de ces hommes qui s'accélèrent au travail. Énergie, motivation, stimulation, émulation. Autant parler de sujets qui fâchent tout le monde en réalité personne, autant parler de cochons qu'on engraisse qu'on élit, autant parler de verges luisantes qu'on astique dans les toilettes sales et lugubres.

À 13h55 tu te casserais bien d'ici pour descendre à Marseille, à dos de girafe, oui à dos de girafe. À son cou t'accrocher, la grâce l'élégance, le port de tête élancé. Quitter les cochons la bassesse, retrouver l'exotisme les hauteurs.

À 14h24 ça y est tu y es à Marseille, jeux de boules, le cagnard, les ptits vieux. Je n'invente rien, ni le lieu ni l'heure ni la grande place. Tu y es.

À 14h59 tu crèves maintenant de chaud et rentres te réfugier dans une salle des fêtes au frais, si seulement mais non, à peine moins pire qu'au dehors. Marseille. Et tu te mets à danser comme un fou sur la piste dépeuplée, la musique forte tout autour, en réalité en dedans, tu danses tournoies te donnes le vertige et t'arrêtes net dans un éclat de rire.

À 15h36 un autre jour un autre lieu, tu jettes cette dernière phrase l'air de rien « J'allais oublier que ma famille me manque » et la pensée du travail pour t'y noyer, combler le vide par l'acharnement.

À 17h09 tu es pris de doutes. Sur ce que tu fais. Sur la suite. Sur comment et par où re-commencer.

À 17h21 tu grignotes sur le pouce, le temps de rien, quand le retrouver ?

À 18h40 tu aperçois de la fenêtre cette enfant dans le fond du jardin qui pleure la mort d'un être cher, les entrailles du chien ouvertes noires rouges vertes recueillies dans ses petites mains, le sang et la puanteur mélangés à son chagrin. Tu dis la pitié mais estimes finalement cet être sans grande valeur, les hommes donc auraient-ils donc plus d'importance que le reste des vies sur cette Terre ? Tu oublies le réconfort trouvé par l'enfant seul et glacé auprès du chat ce matin. Tu ravales tes pensées.

19h50 le même jour, dans deux lieux différents et à l'instant même où tu écris le charme qui transpire de la contemplation d'un navire, je regarde par la fenêtre l'horizon, un paquebot qui part. Suivre son mouvement jusque disparition. Dix minutes plus tôt nous contemplions notre propre pierre, et déjà l'audace de la penser avec quelques fleurs dessus : quel passant dévoué, quel enfant de quel enfant encore pour venir ici parsemer. Le paquebot n'a laissé de traces que son souvenir, et déjà ses sillons sont eux-mêmes effacés.

À 21h06 tu tentes une échappée et décides d'aller t'aérer. Les pavés que tu foules n'aident en rien la sensation de flottement lourd dans lequel tu es plongé. Seul au milieu de tous sans lumière, plus que le brouhaha des foules diffus tout autour et en toi. Tu rentres énervé.

À 22h35 tu t'insurges contre la littérature au rabais, cet aplatissement des dimensions, amputation des sens, profondeur zéro ramenée à même l'arête du nez. Dans un élan tu englobes modernité et évidement du monde, peut-être l'heure de la verve haine, tu es fatigué.

À 23h18 c'est aux poètes proclamés que tu t'en prends, toujours ce vide, cette facilité, de coller les mots un à un ensemble pour former un nouvel ensemble qui justement ne veut rien dire. Le néant. Parce que ça fait bien. Parce que the dark side of the force. Parce que ça fait passer pour smart quelque chose d'absolument obscur dès l'effleurement de l'idée. Le vide et l'absence de sens, rien d'autre.

À 00h38 tu partages l'insomnie de ce grand-père et de tous les autres, et fais un pas de plus vers ce qui nous attend tous. Tu t'appelles Quentin Leclerc et tu écris depuis l'heure de ta mort. Il est 00h53 et dans moins de trois heures tu seras peut-être définitivement mort auquel cas nous aurions dû convenir de remplir ces vases bien avant l'heure plutôt que de décider d'attendre stupidement 03h42 pour appuyer sur le bouton. Mais c'est oublier pour le roi des méduses que tu es que les méduses se reproduisent lors de leur mort.

on tourne H vingt-quatre nous
sans répit.
parce qu'on n'est pas aux united states des amériques
parce qu'on reboot pas à 12
H vingt-quatre
sans répit.


*   *   *


Texte initialement publié chez Quentin dans le cadre des Vases Communicants - décembre 2011 et dont il faut suivre, lire et télécharger l'auguste revue.

Lire aussi : 15h42 par Quentin.
  

entre-deux.


« La ville a dessiné un corps de conjectures. Un corps de semble-t-il. A pris l’écharde du chagrin et l’a couchée près des gardes-fous d’acier, des pointes de fer, des récifs de béton. A greffé ce relief sur une géographie sublimée. A rendu la distance décisive, l’a mise à nu. L’a enfoncée, l’a étalée. A voulu d’une certitude. Un fantasme de liberté.

Accompagne-moi alors. Jusqu’à l’extrémité de l’hiver. Jusqu’au souvenir taillé du sommeil. Mets le feu aux villes qui montent en moi. »
Nathalie Stephens, … s’arrête ? Je


Une heure incertaine – la nuit peut-être. Espace confiné. Lumière jaune. Deux êtres alignés qui regardent fixement à leurs pieds. Un miroir derrière eux. Une porte en aluminium au devant, fermée.

L'UN : Il pleut ?
L'AUTRE : Il a plu.
L'UN : J'entends la pluie.
L'AUTRE : Peut-être bien.
On n'y voit rien.
L'UN : Non on n'y voit rien.
L'AUTRE : Vous venez souvent ici ?
L'UN : Quelques fois oui.
L'AUTRE : Je ne vous avais jamais vu. Il doit être bien tard déjà -
L'UN : Je ne sais pas – je ne suis pas encore sorti d'ici aujourd'hui.
L'AUTRE : Excusez-moi, mais suis pas très rassuré dans ces lieux-là... alors je parle... je vous parle... Mais j'vous importune peut-être ?
L'UN : Non non... allez y donc... occupez ce silence avec moi... ça ne me dérange pas...
Mais comment ça... pas très à l'aise avec ces lieux-là... ? L'enfermement peut-être ?
L'AUTRE : Le vertige...

Silence.
Et le regard de l'un qui se lève enfin vers l'autre.

L'UN : De vouloir rester là ?
L'AUTRE : ?

L'autre ne cille pas.

Long moment de silence.

L'AUTRE : De l'apnée... Le vertige de l'apnée...

Silence.

L'AUTRE : Vous savez, quand vous ne savez plus où se trouvent ni le haut ni le bas... et ni le jour ni la nuit...
L'UN : Je ne comprends pas très bien ce que vous me dites...
L'AUTRE : Cette aspiration de votre corps vers le haut ou vers le bas, c'est indifférent.
... Et le temps qui ne veut plus rien dire... Une invention...

Lumière tremble, s'éteint quelques nano-secondes puis se rallume.

L'AUTRE : Vous n'avez jamais fait de plongée ? … C'est un peu pareil... Vous perdez tous vos repères, vous ne savez plus par où respirer... – Oh laissez tomber pardon, je suis en pleine confusion en ce moment – Vous auriez pas l'heure, dites ?
L'UN : Elle y changerait quelque chose ?

Lumière tremble de nouveau, comme si elle cillait à la place de l'autre - et un peu plus longuement maintenant.

L'UN : Si vous êtes là, c'est que l'heure ne compte plus.
L'AUTRE : Vous avez raison oui.
C'est ce lieu – cet espace – qui nous déporte de nous-mêmes.

L'UN : Vous avez l'air exténué. Et votre voix...
L'AUTRE : Ce sont ces lumières, ces lumières affreuses.
La nuit a ses bruits – ses visages aussi ?

L'AUTRE : Vous avez appuyé sur la sonnette ?
L'UN : Oui, rien n'y fait apparemment. Personne ne répond.

L'AUTRE : Bon...

L'autre tousse. Réarrange sa coiffure, son manteau, et jette un coup d'œil rapide et discret dans le miroir derrière avant de retourner à la contemplation de ses pieds.

L'AUTRE : Vous avez raison, j'ai une mine affreuse.
L'UN : Non mais je ne voulais pas dire ça en fait... vraiment... excusez-moi. Regardez-moi, ce sont ces lumières vous aviez raison.

L'autre ne bouge pas. L'un se rapproche de l'autre, contact des coudes. Lenteur - quelque peu oppressante.
Puis doucement, l'autre courbe son dos et vient à s'allonger parterre, enroulé sur lui-même, en position fœtale. Il ne reste alors plus que peu d'espace à l'un. Regard décontenancé de l'un vers l'autre.

L'UN : Vous pensez qu'on restera là ?

Pas de réponse. L'autre a fermé les yeux.

L'UN : Vous pensez qu'on restera là, pour toujours, ensemble ?

Murmuré comme endormi.
L'AUTRE : Ne racontez pas n'importe quoi. Je ne vous connais même pas.
L'UN : Je vous avais déjà rencontré une fois ici. Non pas une fois, plusieurs... Et toujours en ces mêmes heures... Vous ne vous souvenez pas ?

Pas de réponse. L'autre ré-ouvre les yeux et regarde devant lui. Les pieds de l'un sentent le regard de l'autre. Fourmillent.

L'UN : Vous n'aurez plus le choix maintenant, que de me connaître.
L'AUTRE : Vous croyez ?
L'UN : …
L'AUTRE : Si c'est le cas, venez donc vous coucher au creux de moi.
Quelques minutes. Juste quelques minutes. Il est tard, si tard déjà -
Et la fatigue de ces villes est la mienne, et la vôtre.

L'un s'exécute.

On entend le déclic de machines qu'on relance. Léger sursaut de l'espace, tremblement de lumière. L'un et l'autre demeurent lovés l'un contre l'autre.


Il est des rencontres qui n'expliquent pas comment ni pourquoi deux êtres ont l'étrange sensation de se connaître depuis longtemps déjà. Le partage de quelles vues, de quelles expériences séparées les réunissent dans un après qui se passe de mots. Il est des manqués aussi, des trop-tard ou trop-tôt, des co-existences qui, avec tous les mots du monde ne parviendraient jamais à cela.


Texte initialement publié chez Guillaume Vissac dans le cadre des Vases communicants - janvier 2012 : "le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre."


take me out (tonight).

AILLEURS



The Smiths - There is a light that never goes out

« take me out tonight
where there's music and there's people
who are young and alive
driving in your car
I never never want to go home
because I haven't got one anymore »


Rêvé ta disparition mon effondrement tes enfants. Ton nom à retrouver, ce courrier l'écrire, et me rappeler que rien dans nos vies ne nous relie l'un à l'autre si ce n'est cette relation elle-même : ton chemin au mien apposé. Et maintenant ? Ton pays, différent, l'imaginer : ces rues sans fin dans lesquelles je me perds, les fouler : à m'épuiser. Et tes proches, ta vie, l'évoquer, t'évoquer : avec qui ?

Rêvé ta disparition mon effondrement tes enfants. Ton nom à retrouver, ce courrier leur écrire, mais pour qui ou pour quoi, et pour eux ou pour moi ? Et ce concert de Godspeed rêvé en plein air, son attente, notre excitation et ces chaises longues improbables. Le regard qui se balade, rapide, nous trouver une place parmi elles, mais sans toi, à trois.

Pas de peau, pas de souffle, pas de bras ni tes seins : seulement toi logée là dans mon crâne et le jour qui pointe encore : vraiment vraiment vraiment improbable. À quand le réveil ?

Pas de peau, pas de souffle, pas de bras ni tes seins : seulement toi logée là dans mon crâne et le jour qui pointe encore : repartir, retraverser, oui, mais pour où ? Et leur écrire ? Mais encore ?

Rêvé le café noir fumant à même le rêve pour réouvrir ces yeux laissés clos par la tension baudruche de mes intestins, son odeur qui picote mes yeux qui pétillent : enfin. Et le téléphone qui sonne, bienheureux, bienvenu, messager, oh je t'aime, te voilà enfin revenue. Et ta voix, et moi comme un con qui te dis pas réveillé : Take me out tonight, oh take me anywhere I don't care, I don't care, I don't caaare.


the courage of others.


« as the spring is made alive the winter dies
and the final cries of creatures are long behind
and full of spirit the village starts again
with one more year for a man to change his ways

I used to feel things around me stir
grateful for all I -
»

Lyon St Exupéry. 11 janvier. Verse de l'acide sur les mégots. Alors que la voix nous rappelle tonitruante l'interdiction de fumer dans l'enceinte de ces murs et sur les quais, j'allume ce que je ne me résous toujours pas à quitter - bientôt. Il est 20h15, le froid tenaille à l'endroit des jambes à peine recouvertes d'un collant noir filé haut encore, converses rouges basses aux pieds. Flingué mes bottes hier sur les pavés du Père Lachaise et la Méditerranée devant.

Winded Curses accompagne ces annotations et j'écris : le vent doit bien tourner.

Comme toujours, emporté avec moi ce petit carnet offert par le libraire mais la poche intérieure de mon sac me dit l'égarement du critérium. Transvasé dans l'urgence les éléments d'un sac à l'autre, partir se poser repartir, le téléphone devient alors seul dépositaire de ce que j'aurais préféré coucher là sur le vélin, dégourdir mes doigts, réapprendre à m'en servir.
Abandonné de fait aussi les croquis des voyageurs de par cette absence oubli : le téléphone ne peut pas tout - et ne sert déjà plus à sa fonction première, je filtre les appels.

Flâné juste avant de rejoindre la gare et acheté rue St Martin - encore et toujours ces pavés, combien de fois rue de la Verrerie, les Juges Consuls, le cloître Saint-Merri, jolis carnets de nus érotiques : Degas, Modigliani, Dali... sobres, élégants, m'ont laissée songeuse. Les annoter et gribouiller un jour, avec des mots propres. Quand la neige aura fini de tomber.

Seule avec juste ce sac à main sur l'épaule et le temps pour moi, je suis rentrée chez Paul Beuscher, comme souvent en passant devant. Testé un Yamaha quart de queue électrifié qui coûte le prix d'une bonne bagnole. Rien que ça. Réalisé en cet instant précis que mon morceau devrait se jouer atténué, comme susurré avec quelques lenteurs, et des hoquets. De ma tendance à aller trop vite. Réintroduire la rupture.

Et puis cet apaisement en moi sur ce chemin retour vers la gare. Comme si j'étais déjà à M.
Peut-être bien parce que je savais que je rentrais.

Et dans la tête qui flotte depuis un certain enchaînement d'évènements le retour à de vieux questionnements. Quels chemins je vais emprunter ces mois à venir. Partir, rester, il me faut rester, changer les perspectives, changer de perspective, les couilles de taureau enfin en main et moi dans tout ça. Mes aspirations, mon refus d'une vie en désaccord, et cet élan de vie parfois trop grand - parfois, qui déborde et me dépasse. Lu ce tweet de V. Décidé alors de filtrer les messages pour un moment. Je ne lirai plus que les bonnes nouvelles and that's all, lança-t-elle à la volée alors qu'elle n'en fera rien. Toujours présente même dans l'absence.